POPULISME


POPULISME
POPULISME

Le populisme

Il est arrivé une singulière mésaventure au mot “populisme”: il est devenu populaire. Le terme étant sorti du langage savant, ses usages dominants s’inscrivent désormais dans l’espace polémique occupé par les acteurs politiques, les journalistes et les intellectuels médiatiques. Significativement, “populisme” se décline dans des expressions polémiques: “dérive populiste”, “tentation populiste”, “danger populiste”, voire “prurit populiste”. L’examen critique de la notion n’a pas précédé l’usage du terme. Aux États-Unis, dans les années 1950, le maccarthysme était dénoncé comme une forme de “populisme”, tandis qu’en France l’on croyait assister, dans la “fièvre électorale” du poujadisme, à une mobilisation “populiste”. Le terme est redevenu, dans les années 1990, péjoratif, de strict usage polémique: un “populiste”, dans le langage médiatique, est soit un “fasciste”, soit un démagogue. Il s’ensuit que le populisme semble se définir soit par son orientation antidémocratique, soit par son allure pseudo-démocratique. Dans ce dernier cas, il se réduit à une corruption de l’idée démocratique ou à un mésusage tactique de la référence à la démocratie. À considérer cependant les populismes historiques, ni l’antidémocratisme ni le pseudo-démocratisme n’y apparaissent comme dominants.

Dans le populisme russe de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est l’orientation réformiste et “progressiste” d’un socialisme humaniste qui prévaut; dans le populisme américain de la fin du XIXe siècle, la critique du capitalisme est également liée à un souci réformiste. Les valeurs et les normes démocratiques ne sont rejetées ni par l’un ni par l’autre, qui cherchent au contraire à mieux les réaliser. Quant aux populismes latino-américains du deuxième tiers du XXe siècle, si nombre de leurs leaders peuvent être considérés comme des démagogues, ils n’en ont pas moins pris le parti ou la défense des classes populaires, mis fin (parfois provisoirement) au règne des caudillos ou barré la route à des dictatures militaires, sans remettre en cause le principe du vote selon les règles démocratiques.

L’usage rigoureux du terme ne peut être aujourd’hui que restreint: “populisme” ne peut désigner qu’une dimension de l’action ou du discours politiques. Le populisme ne s’incarne ni dans un type défini de régime politique ni dans des contenus idéologiques déterminés. Nous l’aborderons comme un style politique susceptible de mettre en forme divers matériaux symboliques et de se fixer en de multiples lieux idéologiques, prenant la coloration politique du lieu d’accueil. Il se présente aussi, et inséparablement, comme un ensemble d’opérations rhétoriques mises en œuvre par l’exploitation symbolique de certaines représentations sociales: le geste d’appel au peuple présuppose un consensus de base sur ce qu’est et ce que vaut le “peuple” (dêmos ou ethnos ), sur ce qu’il veut.

Le contenu minimal de tout populisme est un rejet des médiations, jugées inutiles, limitatives ou nuisibles. Ce rejet peut se transfigurer en rêves d’immédiateté, de proximité, de contact direct, de transparence ou de retour à l’originel, au primordial, au naturel. Le populisme relève ainsi d’une anthropologie de l’imaginaire sociopolitique moderne. On supposera enfin que la condition d’émergence d’une mobilisation populiste est une crise de légitimité ou de légitimation, une crise de la légitimité politique affectant l’ensemble du système de représentation.

Populismes latino-américains: le modèle historique du “national-populisme”

C’est bien en référence, directe ou indirecte, aux mobilisations et aux régimes “nationaux-populistes” d’Amérique latine – des années 1930 aux années 1950 –, décrits par leurs adversaires puis conceptualisés par certains sociologues (Gino Germani), que fonctionne aujourd’hui la catégorie de “populisme”, avec ses connotations plutôt négatives (autoritarisme, nationalisme, paternalisme, démagogie). Dans le langage savant, le “populisme” référait, dans les années 1950, principalement aux régimes dirigés par des leaders charismatiques tels que Juan Domingo Perón (Argentine) ou Getúlio Vargas (Brésil). Dans les années 1960 et 1970, de nombreux leaders du Tiers Monde ont été caractérisés comme “populistes”, eu égard à leur discours non moins qu’à leur style d’exercice du pouvoir ou au mode de légitimation de celui-ci. Le nassérisme a été abordé comme une variété de populisme spécifiée par une orientation réformiste, le charisme du leader, l’exploitation symbolique d’un mythe identitaire (l’identité arabe) et un régime militaire. Certains observateurs ont insisté sur les affinités du castrisme avec le protofascisme et le péronisme (A. James Gregor). Le colonel Kadhafi a été décrit comme le leader charismatique d’un “socialisme populiste”. Certaines stratégies de développement, fondées sur le respect des formes communautaires traditionnelles et le rejet de la différenciation en classes “à l’occidentale”, ont pu aussi être qualifiées de “populistes”: la “troisième voie” définie pour la Tanzanie indépendante par le président Nyerere, avec son programme de “villagisation”, a pour contenu un solidarisme particulariste, le socialisme “Ujamaa” (Peter Worsley).

Afin d’en esquisser une définition descriptive, l’on peut énumérer les principales caractéristiques des populismes latino-américains. Nous en retiendrons huit:

– Une capacité de mobilisation des classes populaires, dont on présuppose l’état de “disponibilité”.

– L’hyperpersonnalisation des mouvements et des régimes de type populiste (sur le modèle du péronisme, du gétulisme, du cardénisme, etc.).

– L’existence d’un lien personnel, affectivo-imaginaire, entre le leader charismatique et les masses.

– L’accent mis sur la nation et l’affirmation forte de l’indépendance nationale. La rhétorique nationaliste et anti-impérialiste se déploie notamment dans le traitement des questions sociales et économiques.

– La mise en œuvre d’une stratégie d’intégration ou de cooptation des classes populaires afin de préserver l’ordre oligarchique. Cette stratégie s’est illustrée par l’alliance de groupes sociaux aux intérêts contradictoires, justifiée par une doctrine de collaboration de classes. Les politiques populistes de compromis ont su recourir à divers instruments qui les ont rendues populaires: une syndicalisation de masse (en Argentine, un mouvement syndical étroitement contrôlé), des réformes sociales (la réforme agraire réalisée au Mexique), la création d’emplois par des mesures protectionnistes ou la mise en place d’une couverture sociale, comme dans l’Argentine péroniste.

– Une importance plus ou moins grande accordée à ce que Perón appelait la “doctrine”, discours programmatique enveloppé de nobles idéaux, remplissant une fonction de légitimation. Le désir de compromis apparaît dans la tentative de répondre à toutes les attentes, de réconcilier les intérêts opposés; d’où l’ambiguïté, l’indétermination, voire la confusion de discours idéologiques fabriqués pour diffuser le mythe de l’unité organique de la nation, justifiant la solidarité entre les classes. Dans la doctrine péroniste – le “justicialisme” – visant à satisfaire le plus grand nombre, les objectifs fondamentaux sont la défense du peuple, la consolidation de la “communauté”, la protection et l’extension des “droits du travailleur” (déclaration du 24 février 1947), la réalisation de la justice sociale par des politiques redistributives, etc.

– La construction d’un parti transclassiste à vocation majoritaire, allant à la rencontre d’un mouvement et d’un électorat interclassiste. C’est là une caractéristique qui se trouve plus ou moins réalisée dans les diverses expériences nationales du populisme latino-américain: péronisme (Argentine), gétulisme (Brésil), cardénisme (Mexique), vélasquisme (Équateur) et aprisme (Pérou, avec une forte inflexion indigéniste).

– La volonté de confier à l’État la responsabilité de la modernisation industrielle et du développement économique. Il s’agit de “conduire” le changement social, et non pas seulement de “gouverner”, ainsi que le précise Perón dans un discours prononcé le 17 juin 1950. Ou, plus crûment, de conduire une évolution pour empêcher une révolution, selon la formule consacrée. Dans les pays latino-américains où la modernisation a été largement un produit d’importation, menaçant de disloquer les solidarités nationales et d’instaurer un chaos social prérévolutionnaire, la tentative populiste a été portée par la volonté de contrôler les processus de transformation économique et sociale, par le désir, propre à chaque nation, de s’approprier la modernisation en l’adaptant à des conditions spécifiques, et ce en vue de “maintenir ou de recréer une identité collective” sans payer le prix fort des ruptures, du chômage massif et de l’exacerbation des luttes de classes.

L’ambiguïté du populisme latino-américain, à la fois manipulation des masses et expression de la montée politique des classes populaires, éclaire le populisme en général au XXe siècle: ses figures oscillent entre la démagogie et la fonction protestataire.

Vers une typologie des populismes

Dans l’ouvrage collectif Populism. Its Meanings and National Characteristics , publié en 1969 sous la codirection de Ghi face="EU Updot" 亂a Ionescu et d’Ernest Gellner, le populisme était enfin pris au sérieux par la science politique, la sociologie et l’anthropologie. Il faisait l’objet d’analyses fort diversifiées, mais qui, tout à la fois, montraient l’importance du phénomène (doctrine et mouvement) et mettaient en évidence la relative obscurité de son concept. À première vue, une approche du populisme en termes de psychologie politique permet de repérer un élément central commun à toutes ses définitions: la conviction qu’un complot contre le “peuple” (défini de diverses manières) est organisé par des forces “étrangères”. Le populisme apparaît dès lors comme un “anti-isme”, un “négativisme” idéologique: anticapitaliste, anti-impérialiste, antiurbain, antisémite, xénophobe, etc.

Cette représentation négative du populisme revient à le réduire à la vision du complot, à lui attribuer en propre le “théorème des forces occultes” (Sergio Romano) ainsi qu’à dénoncer en lui un “style paranoïde” (Richard Hofstadter). Cette vision “libérale” et hypercritique du populisme s’est instituée en vulgate antipopuliste à partir des premiers travaux nord-américains sur le maccarthysme et ses origines lointaines (Richard Hofstadter, Daniel Bell, Edward A. Shils). Dans les années 1960 et 1970, une réhabilitation historiographique du populisme américain de la fin du XIXe siècle a permis de corriger la vision antipopuliste du populisme: après Norman Pollack, Lawrence Goodwyn a établi que, aux États-Unis, loin d’être un mouvement d’extrême droite protofasciste et antisémite, le mouvement populiste était démocratique, d’orientation réformiste et “progressiste”. C’est dans cette perspective que le populisme est aujourd’hui défendu par certains milieux intellectuels américains: réaction contre l’étatisme centralisateur et l’omnipotence de la “nouvelle classe” (l’expertocratie), le populisme implique le fédéralisme, la démocratie directe liée à l’autonomie locale et le pluralisme culturel (Paul Piccone). Cette vision antijacobine du populisme indique l’abîme qui la sépare des formes autoritaires de celui-ci, impliquant la valorisation d’un État central fort, tel le populisme jacobin du Front national dans les années 1980 et 1990.

Deux types de populismes: le protestataire et l’identitaire

Une première approche générale du populisme politique contemporain peut se fonder sur une distinction simple entre deux pôles – selon que le peuple est considéré comme dêmos ou comme ethnos – du discours populiste; l’un protestataire ou, plus précisément, protestataire-sociétal, l’autre identitaire ou identitaire-national, qui définit le noyau dur du national-populisme au sens strict. Cette distinction est illustrée approximativement, imparfaitement, par des mouvements politiques particuliers. Chacune des deux formes du populisme peut se fixer à droite ou à gauche, se jumeler avec une orientation libérale ou une position conservatrice.

Le populisme protestataire . Dans le populisme protestataire, l’appel au peuple est orienté principalement vers la critique ou la dénonciation des élites de fait, que celles-ci soient politiques, administratives, économiques ou culturelles. Cet antiélitisme est indissociable de l’affirmation d’une confiance dans le peuple, défini comme l’ensemble des citoyens ordinaires. C’est pourquoi, sur la base de l’opposition entre les élites factuelles (sinon légitimes) et le peuple, cette forme de populisme peut être décrite comme un hyperdémocratisme, idéalisant l’image du citoyen actif et méfiant à l’égard des systèmes de représentation, censés le déposséder de son pouvoir ou de ses initiatives. La distinction entre l’élite et le peuple peut prendre la forme d’une opposition manichéenne entre ceux d’“en haut” (le “pays légal”) et ceux d’“en bas” (le “pays réel”): l’intensité de la position protestataire en dépend. Cette double critique, visant les élites et la représentation, justifie la définition d’un projet politique centré sur la réduction de l’écart entre le peuple et ceux qui le gouvernent au nom d’une conception de la démocratie directe censée favoriser le citoyen actif. C’est la face positive de cette première forme du populisme politique: idéaliser la démocratie directe, et prôner corrélativement certains outils institutionnels (référendum) permettant son exercice.

Ce type de populisme se rencontre dans les attitudes, les mouvements ou les idéologies protestataires, qui mettent en œuvre la fonction “tribunitienne” (Georges Lavau): des partis communistes aux mouvements écologistes, des mouvements régionalistes ou autonomistes contestant la représentation nationale aux partis “libéraux” critiquant le système de l’État-providence. Ce libéral-populisme trouve une incarnation dans le Parti libéral autrichien, le F.P.Ö., dirigé depuis septembre 1986 par Jörg Haider qui a déclaré: “Notre populisme signifie simplement: représenter ce qui bénéficie aux citoyens et non pas aux fonctionnaires rouges [les socialistes] et noirs [les démocrates-chrétiens]” (Profil , 6 août 1990). L’électorat du F.P.Ö., dont le score aux élections législatives est passé de 16,6 p. 100 en 1990 à 22,6 p. 100 en 1994 (22,08 p. 100 en 1995, perdant un siège), est, à l’instar de celui du Front national français, constitué d’une proportion grandissante d’ouvriers: ces derniers lui apportent trois quarts de ses voix.

L’appel au peuple implique la dénonciation du système établi de représentation politique, symbolisé par les “vieux partis” (démocrates-chrétiens et socialistes) dans le discours de Jörg Haider, par la “bande des quatre” dans celui de Jean-Marie Le Pen. Son mode de légitimation le plus efficace consiste à exiger plus de démocratie, toujours plus de démocratie. À cette demande, parfois hyperbolique, de démocratisation s’ajoutent d’autres thèmes, qui tendent à le situer politiquement à droite:

– L’anti-intellectualisme, impliquant l’exaltation du savoir spontané ou de la sagesse ancestrale du “peuple”, qui sait mieux que ses dirigeants lointains ce qui lui convient. Cette position antiélitiste, qui vise aussi bien la classe politico-administrative que les intellectuels de gauche, suppôts du “fascisme culturel de la gauche”, distingue le populisme du F.P.Ö. autrichien de celui des écologistes, qui appelle le citoyen à s’informer et à discuter.

– L’hyperpersonnalisation du mouvement, à travers la figure charismatique du leader “viril” et “honnête”.

– La défense des valeurs du libéralisme économique, indiscernables de celles de la petite entreprise et de la propriété privée; d’où la défense préférentielle de certaines catégories sociales: professions libérales, petits et moyens entrepreneurs, paysans, etc. – en fait, les classes dites moyennes (non salariées). Les autres catégories sociales tendent à être stigmatisées comme des parasites (les fonctionnaires au premier chef) ou des déviants dangereux (les artistes, tendanciellement drogués et/ou homosexuels). On reconnaît la thématique du capitalisme populaire (présente dans le poujadisme comme dans le lepénisme), qui se rapproche plus ou moins du protectionnisme économique et s’accompagne de déclarations antimondialistes. Ce populisme d’autodéfense joue sur la peur du déclassement social et se présente, selon l’expression convenue, comme un “chauvinisme du bien-être”.

Le populisme identitaire (national-populisme). Dans le populisme identitaire, l’appel au peuple prend sa signification principale de se fixer sur le national. Il s’agit d’un appel au peuple tout entier – supposé homogène (en deçà des divisions en classes) – qui se confond avec la nation rassemblée, dotée d’une unité substantielle et d’une identité permanente. C’est la présence de cette dimension identitaire-nationale qui autorise à caractériser le mouvement lepéniste comme national-populiste, en dépit du fait qu’il comporte aussi une dimension protestataire, antiélitiste ou antiestablishment. La principale différence avec la première forme du populisme réside dans la nature de ce qui est prioritairement critiqué, dénoncé, rejeté: moins ceux d’“en haut” que ceux d’“en face”, moins les élites que les étrangers. Plus exactement: les élites sont rejetées dans la mesure où elles sont perçues comme le “parti de l’étranger”, voire comme le “parti des étrangers”. L’antiélitisme est ici subordonné à la xénophobie. Le populisme intégré au nationalisme fait surgir une figure nouvelle de l’ennemi: l’étranger-envahisseur, nourrissant l’imaginaire de l’exclusion. La défense de l’identité nationale implique ici la dénonciation de l’“immigration-invasion”: l’identité nationale est affirmée pour autant qu’elle est supposée menacée.

Populismes agraires et populismes politiques

Une intéressante tentative de clarification a été faite par Margaret Canovan, dans un livre paru en 1981, Populism . Pour mettre de l’ordre dans la diversité des populismes, elle présente une typologie fondée sur une première distinction entre deux grandes catégories: le populisme agraire et le populisme politique. Le populisme agraire est de trois types:

– Le radicalisme des fermiers des États de l’ouest et du sud des États-Unis: en 1890 est créé le Parti du peuple, dont l’objectif est de “remettre le gouvernement de la République aux mains des gens simples”. Ses leaders dénoncent les méfaits du capitalisme ainsi que les ravages de la civilisation urbaine, et rejettent les partis traditionnels. Ce mouvement disparaît très vite de la scène politique, après la défaite du candidat démocrate-populiste William J. Bryan à l’élection présidentielle de 1896. Cependant, nombre de revendications du Parti du peuple seront adoptées, et, à bien des égards, le populisme fut une figure du réformisme, avant d’inspirer le progressisme, lui-même précurseur du New Deal (André Kaspi).

– Les mouvements paysans de l’Est européen (les partis populistes paysans en Roumanie).

– Le socialisme agraire des intellectuels , dont le populisme russe est le prototype, fondé sur une idéalisation du communautarisme rural. Les populistes russes ont élaboré idéologiquement les réactions de défense des sociétés agraires menacées de dislocation par le capitalisme. Ils se plaçaient dans une perspective démocratique et humaniste que Lénine, à l’instar des jacobins russes, avait rejetée.

Margaret Canovan distingue ensuite quatre types de populisme politique, phénomène moderne supposant la mobilisation nationale des masses en référence à l’idée démocratique de “souveraineté du peuple”:

– La dictature populiste , sur le modèle du péronisme, régime autoritaire de type national-populaire. Dans ces “césarismes populistes” très répandus en Amérique latine au XXe siècle, l’on rencontre une dimension bonapartiste, qu’expliquent la faiblesse des bourgeoisies nationales et leur incapacité à imposer une domination stable ou à accomplir une révolution nationale à leur profit.

– La démocratie populiste , incarnée notamment par le modèle suisse, de type référendaire, où la démocratie participative est liée à la structure fédérale de l’État. Les procédures de démocratie directe ou semi-directe y sont fort diversifiées: initiative populaire qui permet à une partie du peuple de proposer une révision totale ou partielle de la Constitution, référendum législatif facultatif, référendum constitutionnel obligatoire, etc.

– Le populisme réactionnaire dans le style national-raciste illustré, au cours des années 1960, par George C. Wallace aux États-Unis et par Enoch Powell en Grande-Bretagne. Gouverneur d’Alabama de 1962 à 1966, puis de 1970 à 1974, leader politique dans la tradition populiste du sud des États-Unis, Wallace se rendit célèbre par son opposition à la campagne pour l’égalité des droits civiques ainsi qu’à la lutte contre la ségrégation raciale à l’école. Lors de sa campagne pour l’élection présidentielle de 1968, il joua sur les thèmes du respect de la loi et de l’ordre, de la dénonciation des élites coupées des simples et honnêtes citoyens, dont il savait exploiter les préjugés anti-Noirs. Quant à Enoch Powell, son populisme se nourrissait d’une forte hostilité à l’égard des immigrés, et s’inscrivait dans la tradition d’un conservatisme infléchi vers un “romantisme patriotique”, un nationalisme spécifiquement britannique rejetant toute alliance économique avec les pays d’outre-Manche. Le populisme réactionnaire de coloration raciste a trouvé aux États-Unis, dans les années 1980 et 1990, un nouveau leader en la personne de David Duke, dans le discours duquel on pouvait reconnaître certains thèmes chers au Ku Klux Klan.

– Le populisme des politiciens , c’est-à-dire l’appel au rassemblement du peuple par-delà les clivages idéologico-politiques.

On peut partir de cette typologie pour caractériser certaines mobilisations populistes contemporaines, qui apparaissent le plus souvent comme des syncrétismes où se combinent des traits empruntés à tel ou tel type idéal. Dans cette perspective, on a pu caractériser le thatchérisme comme un “mélange de populisme politicien et de populisme réactionnaire” (Monica Charlot). Dans le néo-conservatisme stylisé par la forte personnalité de Margaret Thatcher, qui devient Premier ministre le 4 mai 1979, on rencontre l’appel au peuple contre les élites, l’exploitation des passions nationalistes (la guerre des Malouines), la réhabilitation des lois du marché et la volonté d’en finir avec l’État-providence, la désignation claire des figures de l’ennemi (le socialisme et le communisme, le pacifisme, le mélange des races, etc.), l’éloge des valeurs traditionnelles (sa défense de la famille, de la propriété et de la peine de mort s’accompagne d’une dénonciation du laxisme, de la permissivité et de la pornographie). Le “peuple” auquel le discours thatchérien s’adresse n’est nullement celui des exclus et des laissés-pour-compte, mais celui qui “respecte la réussite honnête par le travail”, la fraction des classes populaires rêvant de devenir propriétaire, ainsi que la frange inférieure des classes moyennes portée par le désir d’ascension sociale. Mme Thatcher a su adapter son discours unanimiste, fondé sur le rejet du conflit de classes et l’unité de la nation, à l’interclassisme de son électorat.

On est en droit de qualifier de “populiste” le leader atypique, situé hors du système des partis, qui surgit soudainement et prétend parler directement au nom du peuple et pour le peuple, en dénonçant les élites en place, et ce en vue de réaliser une démocratie véritable – qui se rapprocherait de la démocratie directe. Ce type de nouveau démagogue se distingue et par l’insistance qu’il met à célébrer sa “différence” et par ses promesses intenables. Ce bonimenteur s’adresse au peuple pour le faire rêver, et il le fait principalement par la télévision. Démagogue télégénique, grand comédien de l’âge de la “vidéopolitique” (Giovanni Sartori), ce type de leader populiste est le plus souvent un homme d’affaires ou un chef d’entreprise qui a réussi: Ross Perot aux États-Unis, Silvio Berlusconi en Italie, Stanis face="EU Caron" ゥaw Tymi ski en Pologne, Fernando Collor au Brésil, Bernard Tapie en France. Nouvelle figure historique du “sauveur”, le démagogue “télépopuliste” est reconnu comme tel par le peuple (dêmos ) ou une importante fraction de l’opinion. Les démagogues populistes qu’on dira “classiques” se contentaient d’être acclamés par une foule enthousiaste: du “brave général” Boulanger à Pierre Poujade, porte-parole de couches sociales menacées et en révolte.

Figure du néo-populisme, le milliardaire texan Ross Perot triomphait, à l’été de 1992, dans les sondages: en Californie, 36 p. 100 des électeurs démocrates et 42 p. 100 des électeurs républicains affirmaient alors qu’ils voteraient pour Perot en novembre 1992. Soutenu par l’organisation Nous sommes unis, l’homme d’affaires médiatique a réussi à obtenir 19 millions de voix. Au cours de sa campagne de 1992, Perot lançait par exemple: “Nous avons un gouvernement qui vient de Washington. Le peuple veut un gouvernement qui vienne de lui.” Le leader télépopuliste propose une troisième voie, définie par conjonction négative: ni républicains ni démocrates (R. Perot), ni droite ni gauche (J.-M. Le Pen). Perot a ainsi annoncé, le 25 septembre 1995, la création d’un troisième parti, le Parti de l’indépendance, qui institutionnaliserait son rêve de populisme “tercériste”. D’autres cas comparables peuvent être cités. Au Pérou, le pragmatique et autoritaire Alberto Fujimori, incarnant la voie du libéral-populisme, a été élu président de la République en juin 1990, et réélu le 9 avril 1995 par 64,42 p. 100 des électeurs. On le rapprochera, à bien des égards, du libéral-populiste de charme qui dirige l’État argentin, Carlos Menem, leader néo-péroniste élu en mai 1989, réélu le 14 mai 1995 avec 49,7 p. 100 des voix.

C’est pourquoi il convient de compléter la typologie de Margaret Canovan par la catégorie nouvelle de “télépopulisme”, adaptée aux exigences de la médiatisation télévisuelle et susceptible d’infléchir en même temps tous les types classiques de populismes.

Le national-populisme autoritaire en France: un type idéal

Le populisme français contemporain, dans sa version lepéniste, apparaît comme un mélange de bonapartisme, de populisme réactionnaire à dominante nationale-xénophobe, voire raciste, de démocratie populiste à la Suisse et de populisme des politiciens.

Cinq traits caractéristiques permettent de construire le type idéal du national-populisme lepéniste, en tenant compte à la fois du style démagogique du leader, des valeurs exaltées dans le discours orthodoxe et des caractéristiques de la mobilisation “populaire” réalisée.

– Un appel personnel au peuple, dont l’efficacité symbolique suppose l’autorité charismatique du leader-démagogue, lequel doit pouvoir incarner le mouvement social et politique initié. Le parti populiste doit être hyperboliquement personnalisé. L’appel lepéniste au peuple implique l’utilisation des médias, en particulier de la télévision; il s’agit donc aussi d’un télépopulisme, d’un télépopulisme de provocation tactique.

– L’appel au peuple tout entier, sans distinction de classes, de tendances idéologiques ou de catégories culturelles: l’objet de la visée populiste est de réaliser un rassemblement interclassiste dans le cadre national. Il reste à soumettre à ce critère la composition de l’électorat réel du Front national, saisi dans son évolution (Pascal Perrineau), un électorat qui s’avère, en 1995, le plus “populaire”, voire le plus “prolétaire” des électorats en France. Lors des élections européennes du 12 juin 1994, la liste Le Pen rassemble 21 p. 100 des ouvriers (la liste Tapie 17 p. 100, les listes Rocard et Baudis 11 p. 100 et la liste communiste, conduite par Francis Wurtz, 9 p. 100). Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle du 23 avril 1995 confirment cet enracinement populaire du Front national: 30 p. 100 des ouvriers et 25 p. 100 des chômeurs (Sofres) ont voté pour Le Pen, qui a obtenu 15 p. 100 des suffrages exprimés, confirmant son score de la présidentielle de 1988 (14,6 p. 100). Cette “popularisation” croissante n’entame pas cependant la nature interclassiste de l’électorat lepéniste, où les artisans et commerçants restent fortement représentés.

– L’appel direct au peuple authentique, et à lui seul, en tant qu’il est “sain”, “simple”, “honnête”, doté d’un “instinct” supposé infaillible, ordonné au bien. Ce troisième trait permet de corriger le deuxième, avec lequel il entre en contradiction: l’ambiguïté du dêmos est ainsi retrouvée, le “peuple” étant à la fois le peuple tout entier et une partie du peuple, la partie supposée “saine”. Tout démagogue joue sur ces deux sens du mot, le démagogue nationaliste tout particulièrement. L’énergie, la bonté et la générosité qu’on prête au peuple font de lui à la fois un “bon enfant” et un “bon vivant”; il est à ce titre plus proche de la (bonne) nature que les élites vivant dans un monde artificiel autant que concurrentiel. Il est en outre supposé culturellement intact, épargné par les influences étrangères, non contaminé par le “sida mental” affectant les élites “coupées du peuple”. Ce qui implique une dénonciation des élites illégitimes – “féodalités”, “oligarchies financières”, “lobbies (cosmopolites)”, “bureaucratie”, “technocratie”, “partitocratie”, “bande des quatre”, etc. – et de l’influence, voire de la domination culturelle étrangère censée s’exercer à travers ces élites corrompues et corruptrices (menace d’“américanisation culturelle”, de “colonisation culturelle”, etc.). Mais l’appel au peuple authentique s’opère aussi par la dénonciation de l’“invasion” du pays par des étrangers “indésirables” et/ou “dangereux”, susceptibles de prendre la figure du parasite ou du terroriste. Le rêve de transparence affiché par l’appel à la démocratie directe (qui se réduit au référendum d’initiative populaire) a pour envers le recours à la théorie du complot. Non seulement tous les malheurs du pays doivent pouvoir s’expliquer par l’action occulte de puissances négatives, mais les obstacles rencontrés par le mouvement national-populiste, et bien sûr ses échecs, ne peuvent s’expliquer que par l’existence d’un complot visant à dominer ou à détruire “la France”. La théorie du complot présente l’avantage de fournir une explication pseudo-causale de la “décadence” française ou des échecs du mouvement.

– L’appel à la rupture purificatrice ou salvatrice, qui se traduit de diverses manières: en finir avec le désordre établi, abolir enfin la corruption régnante, destituer les élites qui ont trahi le peuple, rompre radicalement avec le “système”, accomplir une “seconde Révolution française” qui serait la “vraie”. Le changement prôné se veut conforme aux valeurs dites “traditionnelles”, présentées comme “naturelles” (ordre, autorité, hiérarchie; travail, famille, patrie, “valeurs” religieuses et morales). Dans le discours orthodoxe, c’est le “principe de la préférence nationale” qui légitime les discriminations sur le marché de l’emploi et les expulsions des catégories d’“étrangers indésirables”. Accompagnées du démantèlement de l’État-providence et du rétablissement de la peine de mort (clé de voûte du système des sanctions), ces mesures dessinent un modèle autoritaire: le lepénisme relève du populisme autoritaire qu’illustrèrent le thatchérisme et le reaganisme.

– L’appel explicite à la discrimination des individus selon leurs origines ethniques ou leurs appartenances culturelles, et la demande d’expulsion, plus ou moins euphémisée (le “retour au pays” des immigrés d’origine extra-européenne), de groupes ethnoculturels désignés comme “inassimilables” et diversement stigmatisés. Ce trait permet de distinguer le national-populisme lepéniste des populismes à dominante bonapartiste recourant à une idéologie du rassemblement national, dont le gaullisme constitue l’illustration exemplaire la plus récente. Rassembleur et assimilateur, le nationalisme gaulliste récuse en principe l’idée qu’il existe des limites a priori, ethniques ou culturelles, à la capacité d’intégration des étrangers (individus ou groupes) dans la société française. Le national-populisme lepéniste se caractérise au contraire par une xénophobie sélective, indissociable de l’appel au rassemblement national, fondée sur une échelle hiérarchique des préférences et des rejets selon l’origine ethnoculturelle. Sa principale composante est l’absolutisation de la différence ethnique et/ou culturelle; sa passion motrice est la hantise du contact, qui peut aussi s’exprimer par la phobie du mélange.

Figures du populisme à l’Est: national-communisme, national-christianisme

On peut émettre l’hypothèse que, dans la plupart des pays de l’Est postcommunistes, un nouveau clivage oppose “nationaux-communistes”, nationalistes et populistes (sur des bases ethniques ou religieuses), et leaders d’un paradoxal “communo-capitalisme”, ex-communistes prônant le capitalisme libéral et l’intégration à l’Ouest. Le pôle national-communiste est le plus fortement représenté: en Roumanie, avec Ion Iliescu, qui dirige le pays depuis décembre 1989; dans la république fédérale de Serbie, avec Slobodan Miloševi が, président depuis 1989; en Lituanie, avec l’élection d’Algirdas Brazauskas à la présidence en 1993; en Slovaquie, avec Vladimír Me face="EU Caron" カiar, Premier ministre depuis 1994; en Biélorussie, avec Alexandre Loukachenko, élu président en juillet 1994; en Ukraine, avec l’élection de Leonid Koutchma en juillet 1994; en Russie, avec Guennadi Ziouganov et Vladimir Jirinovski, arrivés en tête aux élections à la Douma, le 17 décembre 1995. Certes, tous les courants nationaux-populistes ne fusionnent pas avec les néo-communistes: en Lettonie, des deux nouvelles formations politiques, le Saimnieks (“Maître chez soi”) et le Mouvement populaire pour la Lettonie, l’une et l’autre nationalistes et populistes, seule la première peut être, à certains égards, identifiée comme nationale-communiste. Le pôle du capitalisme postcommuniste est illustré en Hongrie par Gyula Horn, Premier ministre depuis 1994, et en Pologne par Aleksander Kwa ごniewski, élu président en novembre 1995.

Cependant, la Pologne fait figure d’exception notable parmi les pays ex-communistes: on n’y rencontre pas (ou plus) la mouvance constituée par le syncrétisme du néo-communisme, du nationalisme et du populisme, mouvance opposée aux courants libéraux ou sociaux-démocrates. Ce qu’on peut y observer, c’est l’importance d’une mouvance qui s’est formée au point de rencontre de l’anticommunisme, du nationalisme, du traditionalisme religieux et du style populiste d’appel aux classes populaires (ouvriers et paysans). Car il faut tenir compte de la forte spécificité culturelle polonaise, où l’Église catholique s’est efforcée d’exercer une influence politique et de reconquérir la société. Son candidat à l’élection présidentielle de novembre 1995 était tout naturellement Lech Wa face="EU Caron" ゥe ずa, président sortant, battu par le candidat ex-communiste Aleksander Kwa ごniewski, qui a remporté, au second tour du scrutin, 51,72 p. 100 des suffrages. Homme du peuple, héros de la résistance démocratique à la dictature communiste, l’ancien chef de Solidarité est peu à peu devenu le leader au charisme affaibli d’un mouvement populiste et national à base rurale et ouvrière, appuyé sur le traditionalisme moralisateur de l’Église catholique. Populiste mais mauvais orateur, contrairement à son rival Kwa ごniewski, dénoncé par l’Église comme le représentant des valeurs néo-païennes. Le populisme, en Pologne, s’est fixé sur le pôle national-catholique, comme si le national-communisme n’avait plus d’espace politique à occuper. Le clivage principal, à la forte spécificité polonaise, oppose les partisans d’un postcommunisme “managerial” en cours d’émergence aux tenants d’un national-populisme chrétien, voire clérical, en cours de disqualification (pour son “archaïsme” et son “passéisme”). La victoire de Kwa ごniewski marque la naissance d’une nouvelle classe dirigeante, issue en grande partie des ex-“réformateurs” communistes qui, portant souvent l’étiquette de “sociaux-démocrates”, sont des partisans d’un libéralisme économique intégral, d’une entrée de leur pays dans l’Union européenne, voire dans l’Alliance atlantique. Ces nouveaux “occidentalistes” s’opposent à la fois aux courants nationaux-communistes et aux populismes ethnoreligieux. Enfin, on notera que Kwa ごniewski, à l’instar de Tymi ski, illustre avec éclat le nouveau type de démagogue recourant à l’instrument télévisuel: il a su mettre en valeur, par ses aptitudes télégéniques, son éloquence et son double profil de “jeune” et de “gagneur”. Aussi pourrait-on opposer le style télépopuliste de Kwa ごniewski au style ruralo-religieux du populisme de Wa face="EU Caron" ゥe ずa, dépourvu d’efficacité médiatique.

Le populisme entre le mythique et le médiatique

À l’analyse, les phénomènes populistes s’avèrent politiquement ambigus, idéologiquement ondulatoires et mythiquement ambivalents, en ce qu’ils paraissent réaliser des synthèses fictives, accomplir des réconciliations rêvées, inquiétantes aussi.

Un discours mythique

Le populisme se présente comme une “démarche mythique” en ceci qu’il vise à réaliser aussi bien la purification d’une identité collective que l’abolition de la distance qui sépare le peuple des élites: retour aux racines ou désir de fusion, de transparence; rêve d’immédiateté, et d’immédiation, en tout cas. Le discours populiste relève du mythe notamment en ce qu’il propose de réconcilier par un appel au peuple ce qui, dans la réalité sociale, résiste absolument à la réconciliation. Les travaux désormais classiques sur le populisme en Amérique latine ont montré la centralité du thème de l’unification du corps social, enveloppant la référence à une image unifiée du peuple (Ernesto Laclau). Quant à la continuité, voire à l’unité entre le passé et l’avenir, elle est rêvée comme un effet de la fidélité aux “vraies valeurs” propres. Ce moralisme se rencontre notamment dans les populismes communautaires africains contemporains. La promesse populiste d’une réconciliation entre la modernisation économique, l’identité culturelle (nationale ou régionale) et le pouvoir politique ne peut se réaliser que dans l’imaginaire; elle est donc de facture mythique.

Télépopulisme: le modèle italien

Le bon démagogue de la postmodernité est le tribun télégénique, occupant l’espace de la “vidéopolitique”. Ne peut-on voir dans l’emprise croissante du pouvoir télévisuel qui lie les uns aux autres des individus de plus en plus isolés, toute proximité et toute distance étant en même temps abolies, quelque chose comme la confirmation imprévue de la thèse de Hannah Arendt selon laquelle “seuls des individus isolés peuvent être totalement dominés”?

Les récentes et foudroyantes métamorphoses du système politique italien ont valeur d’expérimentation. Dans un contexte marqué par l’opération Mani pulite (“Mains propres”) lancée au printemps de 1992, qui dévoile et démonte le système de corruption dont vivait la partitocratie italienne depuis près d’un demi-siècle, on a pu assister à la fulgurante ascension télépolitique de Silvio Berlusconi, magnat de la télévision, qui lance au début de janvier 1994 un nouveau mouvement politique, Forza Italia, et met en place une coalition électorale hétéroclite, avec la Ligue du Nord, parti fédéraliste dirigé par Umberto Bossi, et l’Alliance nationale, parti de droite “postfasciste” issu du néo-fasciste M.S.I. (Mouvement social italien). Contre toute attente, cette coalition, le Pôle de la liberté, gagne les élections législatives des 27-28 mars 1994. Le gouvernement Berlusconi, intronisé le 10 mai, durera sept mois: sa chute, le 22 décembre 1994, aura été aussi rapide que son ascension. En dépit de sa brièveté, cet épisode de la vie politique italienne jette un éclairage précieux sur les interférences contemporaines du politique, du démagogique et du médiatique: la communication télévisuelle se substitue au fonctionnement démocratique; elle devient une nouvelle pratique de la démocratie, une sorte de réalisation symbolique du rêve de démocratie directe. Le télépopulisme est une vidéodémagogie: le démagogue agit sur son auditoire en se donnant à voir plus qu’en se faisant entendre.

Le contraste entre la nouvelle démagogie télévisuelle (le sourire “clean” du présentateur vedette Silvio Berlusconi) et la classique démagogie de l’orateur prenant la parole en public (la voix rocailleuse, le ton agressif et les effets “expressionnistes” d’Umberto Bossi) s’est fortement accentué alors même que se nouait une alliance conjoncturelle entre ces deux générations idéal-typiques de démagogues. L’un pratiquait un populisme élitiste paradoxal et défendait un nationalisme ethnique des “riches” (la Ligue du Nord défendant les “meilleurs”, ceux du Nord, dont les intérêts sont menacés par le “fardeau” qu’incarnent ceux du Sud) dans le cadre d’une vision régionaliste et fédéraliste; l’autre s’orientait vers un populisme populacier, transformant la communication politique en spectacle de masse, diffusant un message politique minimal (un libéralisme vague inséré dans un style “branché”), sur la base “scientifique” fournie par les enquêtes d’opinion, censées établir la “volonté du peuple”, la saisir dans son évolution et ses variations.

Le berlusconisme de l’année 1994 ne fait ainsi que grossir les traits caractérisant les pratiques de la démocratie d’opinion, dont les stratèges manifestent une double volonté de maîtrise: pouvoir connaître l’opinion publique pour s’y adapter, posséder les moyens médiatiques de l’exploiter, de l’orienter, de la fabriquer. Encore faut-il préciser le type de télévision regardée par tel ou tel public (Ilvo Diamanti): il s’avère que le facteur déterminant est moins la télévision que le type de télévision regardée. L’opinion de l’électorat berlusconien a été formée par les émissions de variétés, privilégiées par le réseau des chaînes appartenant au groupe Fininvest (possédé par Berlusconi), tandis que l’électorat de gauche se motivait en regardant les émissions politiques de la R.A.I. La culture médiatique diffusée par la télévision berlusconienne est certes à base de divertissement, mais elle y mêle l’éloge du travail acharné, l’idéalisation de l’entrepreneur et, partant, les normes d’un individualisme concurrentiel sans limites. Le personnage de Berlusconi est à l’image de ce conservatisme ultramodernisateur où l’exaltation de la réussite n’exclut pas l’éloge du travail soigné, où le culte de l’apparence se marie avec la célébration des vertus de la famille.

L’expérience berlusconienne est exemplaire, elle déborde les spécificités de la conjoncture italienne récente. Selon la thèse suggestive de Paul Virilio, la “purification éthique” de la classe politique italienne, sa liquidation au nom de la vertu et du désir de transparence, n’aurait servi qu’à “justifier le premier coup d’État médiatique de l’histoire européenne”, illustrant l’émergence d’un “nouveau genre d’alternance, non plus entre la gauche et la droite parlementaire mais, cette fois, entre le politique et le médiatique”. Ce modèle interprétatif diffère de celui qui met en évidence, dans le berlusconisme, un mixte de politique et de médiatique. Le modèle de la nouvelle alternance de type médiatique est parfaitement congruent avec l’hypothèse du passage à la démocratie postreprésentative, qu’il permet de réinterpréter.

Le coup de force médiatico-démagogique de 1994 n’a certes pas installé en Italie un pouvoir stable, et, à travers l’échec de ce nouveau “grand communicateur”, on a pu faire l’expérience des limites de la vidéopolitique. Cet échec ne doit pourtant être jugé qu’en tant que provisoire ou contingent: ce n’est pas le tribunal de l’histoire qui a condamné définitivement le télépopulisme, c’est dans une conjoncture particulière que celui-ci s’est illustré pour un temps, avant d’être vaincu par les circonstances (comprenant elles-mêmes les effets des causes qui avaient favorisé l’ascension berlusconienne). Il est une leçon nullement négligeable: si Berlusconi s’est avéré un séducteur “populiste”, ou néo-populiste, c’est dans et par sa maîtrise, esthétique, rhétorique et financière, du quatrième pouvoir, qui, devenu mondial, peut néanmoins fonctionner localement avec une intensité maximale. La mondialisation de la communication se manifeste aussi dans cette forme nouvelle et planétaire de populisme: démagogie de l’âge médiatique ajustée aux défaillances de la démocratie représentative.

De l’ère des masses à l’âge de l’individu spectateur?

La télévision cesse ainsi de n’être qu’un instrument des partis politiques pour devenir un acteur indépendant de la concurrence politique, qui exerce une forte influence, à la fois sur la popularité des acteurs politiques, sur la nature et sur l’impact des questions débattues. Mais on peut aussi aborder un problème plus ardu: la vidéopolitique étant devenue l’horizon indépassable des leaders politiques de notre temps, le télépopulisme doit-il être considéré comme un facteur de dépolitisation, voire comme le degré zéro de la communication politique? ou bien doit-il être interprété comme une forme nouvelle de l’affrontement politique? La thèse de la dépolitisation a été soutenue récemment par de nombreux spécialistes.

La démocratie plébiscitaire de l’ère des masses pourrait trouver dans la vidéopolitique un nouveau mode d’accomplissement. L’identification avec le “sauveur” médiatique produirait une apathie des gouvernés, les citoyens étant réduits au rôle de spectateurs, de consommateurs de spectacles. Bref, pour certains sociologues, la soumission du politique à la médiatisation paraît engendrer une nouvelle figure du peuple: celui-ci apparaîtrait comme “mineur”, et serait donc traité en incompétent ou en irresponsable par nature. Un nouveau danger pour la démocratie se profilerait avec l’entreprise télécratique, générant des processus de décitoyennisation. Pour les partisans d’une démocratie active ou participative, c’est là le “mal démocratique”: une baisse d’intensité qui revient à une démission des citoyens, voire à un effacement insensible de la vie démocratique.

populisme [ pɔpylism ] n. m.
• 1912; du lat. populus « peuple »
Didact. École littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple.

populisme nom masculin Idéologie et mouvement politique (en russe narodnitchestvo) qui se sont développés dans la Russie des années 1870, préconisant une voie spécifique vers le socialisme. Idéologie politique de certains mouvements de libération nationale visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes. (Le populisme a notamment inspiré les réformes de Mustafa Kemal et s'est considérablement développé à partir de 1930 en Amérique latine, où il est caractérisé par l'anti-impérialisme et un anticapitalisme modéré. Enfin, le refus de la lutte des classes a conduit les mouvements populistes latino-américains à chercher l'alliance des classes moyennes urbaines avec les ouvriers ou la paysannerie.) Tendance artistique et en particulier littéraire qui s'attache à l'expression de la vie et des sentiments des milieux populaires.

populisme
n. m.
d1./d POLIT Nom donné à l'idéologie de certains mouvements politiques se référant au peuple mais rejetant la notion de lutte des classes (notam. en Amérique latine depuis le début du XXe s.).
d2./d LITTER école littéraire, créée en 1929, qui prônait la description de la vie du petit peuple.
|| Par ext. Courant pictural ou cinématographique qui s'attache à la représentation de la vie des petites gens.

⇒POPULISME, subst. masc.
A.HIST. DE LA LITT. École littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires. Un mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d'excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste (Arts et litt., 1936, p.38-7).
P. anal. Courant pictural et cinématographique qui s'attache à dépeindre la vie des milieux populaires. Ce qui reste jeune, charmant, séduisant, c'est la peinture des faubourgs, des camelots, des petits métiers, des hôtels meublés, tout le «populisme» ironique et aimable qui assura au film sa gloire mondiale (SADOUL, Cin., 1949, p.225).
B.HISTOIRE
1. Mouvement politico-social (qui s'est formé en Russie dans les années 1860) qui voulait entraîner l'ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste. On a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu'on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré (CAMUS, Homme rév., 1951, p.205).
2. P. ext., POL. Tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu'entité indifférenciée. Populisme libéral. Le populisme est dénoncé comme l'idéologie du «petit producteur» utopiste et réactionnaire, il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique/dialectique une sociologie «subjectiviste» (Marxisme, 1982, p.704). V. ouvriérisme A ex.
Prononc.:[]. Étymol. et Hist. 1912 (G. ALEXINSKY, La Russie mod., p.324 et sqq. ds QUEM. DDL t.26). Dér. de populiste par substitution du suff. -isme à -iste. Comme terme désignant une doctrine politique, cf. l'angl. populism «principes et politique du parti populiste» (1893 ds Americanisms). Bbg. DUB. Dér. 1962, p.36. — QUEM. DDL t.26.

populisme [pɔpylism] n. m.
ÉTYM. 1929; du lat. populus « peuple ».
Didactique.
1 École littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre la vie des hommes du peuple.
1 Vers 1928, Léon Lemonnier voulut réagir contre le romanesque aristocratique et mondain (…) avec André Thérive, il fonda l'école populiste et en définit les intentions dans deux manifestes (août 1929, et janvier 1930). Il s'agissait de peindre la vie des petites gens, mais de la peindre avec mesure, avec vérité, sans tomber dans les excès et les idées préconçues du naturalisme. Cette esthétique a été heureusement illustrée par André Thérive (…) Eugène Dabit (…) Léon Lemonnier (…) À l'école populiste, réputée d'esprit bourgeois, Henri Poulaille opposa, un moment, l'école prolétarienne.
Castex et Surer, Manuel d'études littéraires franç., XXe s., p. 104.
2 Importance donnée aux couches populaires de la société (en art, en politique, etc.). Ouvriérisme, prolétarisme.
2 Cette théorie du quotidien s'associait peut-être à un populisme, à un ouvriérisme; elle exalta la vie du peuple, celle de la rue, celle des gens qui savent s'amuser, se passionner, risquer, dire ce qu'ils sentent et ce qu'ils font.
Henri Lefebvre, la Vie quotidienne dans le monde moderne, p. 75.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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